Résumé
Le télétravail qui s’est diffusé à la suite de la crise sanitaire favorise un brouillage des frontières entre vie personnelle et vie professionnelle : prendre un café durant une visio-conférence, faire du rangement entre deux réunions… Les tâches domestiques se sont invitées pendant les périodes de travail à la maison. Dans les couples, cela a incité les hommes à participer davantage sans pour autant effacer totalement les inégalités de genre. Par définition, le télétravail relocalise une partie des pauses déjeuners au domicile. Comment et par qui sont alors préparés les repas ? C'est pour répondre à cette question que nous avons conduit cette étude, qui s’inscrit dans le cadre d’une collaboration entre le CRÉDOC et INRAE (CMH). Elle repose sur l'analyse de l'enquête Comportements et Attitudes alimentaires en France (CAF) de 2023. Les résultats révèlent que le télétravail n'est pas toujours lié à un plus grand investissement dans la cuisine, car les télétravailleurs ont pris l'habitude de déjeuner à la cantine, au restaurant, dans les lieux de restauration rapide, en achetant leur repas au supermarché ou à la boulangerie, etc. De fait, ils continuent d'acheter des repas préparés à l’extérieur du foyer pour gagner du temps tout en bénéficiant d’un repas cuisiné. Les titres restaurant contribuent également à l'externalisation des repas, les télétravailleurs étant plus nombreux à en bénéficier que les non-télétravailleurs. On notera avec intérêt que, lorsque le repas est préparé à la maison, les tâches sont plus équilibrées entre les conjoints, la charge reposant moins sur les femmes.
Des inégalités femme-homme atténuées par le télétravail
Dans les couples interrogés par l’enquête CAF 2023, chacun déclare cuisiner plus fréquemment que son conjoint. Ce constat souligne une asymétrie dans la perception de sa propre implication et de celle de son conjoint dans les tâches quotidiennes. Mis à part ce biais déclaratif, l’enquête révèle que la répartition de la fréquence de travail culinaire est inégale, avec une charge qui repose davantage sur les femmes. Le télétravail est associé à une répartition des tâches plus égalitaire. Les femmes qui télétravaillent vivent plus souvent dans un couple où la répartition de la cuisine est égale entre les deux conjoints par rapport aux autres femmes actives (33 % contre 23 %). De même, 43% des hommes qui télétravaillent déclarent être plus souvent en charge des repas, contre seulement 29 % des non-télétravailleurs. Ainsi, les télétravailleurs se distinguent par une organisation domestique dans laquelle le travail de préparation des repas repose moins exclusivement sur les femmes.
Télétravailler ne rime pas avec cuisiner
54 % des télétravailleurs déclarent préparer les repas tous les jours ou presque contre 65 % de ceux qui ne télétravaillent pas. Ce constat est vrai aussi bien chez les femmes que chez les hommes. En plus de cuisiner moins fréquemment, le temps passé à préparer les repas est réduit chez les télétravailleurs : ils déclarent y consacrer 9 minutes de moins que les non-télétravailleurs. On aurait pu penser qu’en étant plus souvent à leur domicile, en perdant moins de temps dans les transports, les télétravailleurs consacreraient plus de temps à cuisiner. Ce n’est pas le cas et ce paradoxe s’explique par le fait que les repas sont davantage externalisés. Les télétravailleurs délèguent davantage la préparation des repas. Ce phénomène tient aussi en grande partie au profil des télétravailleurs, qui sont plus souvent cadres et issus de l’agglomération parisienne. Ce type de ménages s’implique moins dans la préparation des repas et recourt davantage à leur externalisation, et cela indépendamment du télétravail. Ces résultats sont cohérents avec une analyse des budgets des ménages en France publiée récemment qui montre que la préparation des repas est moins quotidienne pour les ménages aux niveaux de vie ou de diplôme élevés.
Les titres-restaurant facilitent l'externalisation des repas
Par ailleurs, la possession de titres-restaurant contribue aussi à cette externalisation des repas : 35 % des responsable des courses qui télétravaillent en disposent (ticket restaurant, chèques de table, etc.) contre 16 % des actifs ne télétravaillant pas. Les usages de ces titres-restaurant diffèrent également : 80 % des télétravailleurs déclarent les utiliser dans des restaurants et 62 % dans des boulangeries ou de la vente à emporter contre respectivement 59 % et 44 % chez les non-télétravailleurs. De plus, depuis août 2022, ces titres peuvent être également utilisés pour faire des courses alimentaires en magasin. Cette opportunité est saisie aussi fréquemment par les télétravailleurs que par les non-télétravailleurs, sans modifier leur implication dans la préparation des repas : les télétravailleurs y consacrent moins de temps. En définitive, les moindres inégalités dans la répartition des tâches entre les hommes et les femmes chez les télétravailleurs tiennent en partie au fait qu’ils cuisinent moins et qu’ils externalisent davantage la préparation des repas. Plus souvent détenus par les télétravailleurs, les titres-restaurant peuvent contribuer à faciliter cette externalisation.
